La question paraît simple, et c’est précisément ce qui la rend trompeuse. Elle suppose qu’une personne, à un moment donné, aurait créé un système de communication gestuelle. Alors qui a inventé la langue des signes ?

Personne. Et cette réponse constitue le point le plus important à comprendre sur le sujet.

Les langues des signes n’ont pas été inventées. Elles sont apparues naturellement, partout où des personnes sourdes se sont trouvées réunies durablement, exactement comme les langues parlées ont émergé au sein des communautés humaines.

Ce sont des langues naturelles au sens linguistique du terme, avec leur grammaire propre, leur vocabulaire et leur évolution.

La confusion vient d’une autre réalité, bien documentée celle-là. Plusieurs personnalités ont marqué l’histoire de l’enseignement des sourds, en structurant des méthodes, en fondant des écoles et en permettant la transmission de ces langues entre générations.

Ces figures n’ont pas créé les langues des signes. Elles les ont reconnues, étudiées et institutionnalisées, ce qui a profondément changé leur diffusion.

Un troisième élément complète le tableau et il est moins glorieux. Pendant une longue période, ces langues ont été activement réprimées dans l’enseignement au profit de méthodes orales, ce qui a freiné leur transmission officielle sans jamais les faire disparaître.

Elles ont continué d’exister dans les cours de récréation, les familles et les communautés sourdes.

Un dernier point mérite d’être posé. Il n’existe pas une langue des signes mais plus de 300 à travers le monde, chacune avec son histoire propre, ce qui rend l’idée d’un inventeur unique encore moins tenable.

Dans cet article nous retraçons l’histoire réelle des langues des signes.

Les langues des signes ont-elles été inventées ?

Non. Elles ont émergé naturellement, sans qu’aucune personne ni aucune institution ne les conçoive.

Le mécanisme est simple à comprendre. Partout où des personnes sourdes se sont trouvées réunies durablement, un système de communication s’est développé spontanément pour répondre à leur besoin d’échanger.

Ces émergences se sont produites indépendamment les unes des autres, sur des continents différents et à des époques différentes, ce qui explique pourquoi il existe aujourd’hui plus de 300 langues des signes distinctes.

Deux éléments confirment leur statut de langues naturelles.

Elles possèdent une grammaire propre, avec des règles de syntaxe, de temporalité et d’accord qui ne reproduisent pas celles des langues orales environnantes.

Elles évoluent spontanément, avec des variantes régionales, des différences générationnelles et l’apparition de nouveaux signes selon les besoins. Aucune langue inventée ne se comporte ainsi.

Une distinction mérite d’être posée pour finir. Certains systèmes de communication gestuelle ont bien été conçus par des individus, mais ils ne sont pas des langues des signes au sens linguistique.

Comment les langues des signes sont-elles apparues ?

Le processus suit une logique comparable partout dans le monde. Voici les étapes :

  1. Des personnes sourdes se regroupent durablement

  2. Des gestes spontanés émergent pour communiquer

  3. Ces gestes se stabilisent par usage répété

  4. Une grammaire se forme naturellement

  5. La langue se transmet à de nouveaux membres

  6. Elle s’enrichit et évolue sur plusieurs générations

La première étape constitue la condition indispensable. Une personne sourde isolée développe des gestes avec son entourage immédiat, mais il faut un groupe durable pour qu’une langue apparaisse.

La deuxième étape repose sur l’iconicité. Les premiers gestes reproduisent directement ce qu’ils désignent, ce qui les rend immédiatement compréhensibles.

La troisième et la quatrième étapes sont les plus déterminantes. Les gestes se conventionnalisent, perdant progressivement leur lien direct avec la réalité, et une structure grammaticale émerge sans que personne ne la conçoive.

La transmission constitue enfin le point de bascule. Une langue naît réellement lorsqu’une nouvelle génération l’acquiert comme langue maternelle.

Les écoles pour sourds ont joué ce rôle de façon décisive dans l’histoire.

Quelles personnalités ont marqué l’histoire des langues des signes ?

Aucune n’a inventé ces langues, mais plusieurs ont profondément changé leur reconnaissance et leur transmission.

  • Pedro Ponce de León, moine espagnol du XVIe siècle, considéré comme le premier à avoir enseigné à des enfants sourds de familles nobles

  • Juan Pablo Bonet, auteur en 1620 du premier ouvrage publié sur l’éducation des sourds, incluant un alphabet manuel

  • Charles-Michel de l’Épée, fondateur au XVIIIe siècle de la première école publique et gratuite pour sourds

  • Roch-Ambroise Cucurron Sicard, son successeur, qui poursuivit et diffusa son travail

  • Laurent Clerc, enseignant sourd ayant exporté une partie de cette approche vers les États-Unis

  • Thomas Hopkins Gallaudet, fondateur avec lui de la première école américaine pour sourds

  • Ferdinand Berthier, intellectuel sourd du XIXe siècle, militant pour la reconnaissance de sa langue

  • William Stokoe, linguiste américain ayant démontré dans les années 1960 qu’il s’agissait de véritables langues

Parmi ces figures, Charles-Michel de l’Épée occupe une place particulière, et elle est fréquemment mal comprise. On lui attribue souvent l’invention de la langue des signes française.

C’est inexact. Il a observé une langue qui existait déjà au sein de la communauté sourde parisienne, puis a décidé de l’utiliser comme support d’enseignement plutôt que d’imposer l’oral.

Son apport réel tient à l’institutionnalisation. En créant une école publique et gratuite, il a offert un lieu où cette langue pouvait se transmettre, s’enrichir et se diffuser bien au-delà des cercles familiaux.

Il a par ailleurs ajouté des signes de son invention pour marquer la grammaire française, ce que les signeurs n’utilisaient pas et qui disparut largement après lui.

Laurent Clerc mérite d’être souligné pour une autre raison. Sourd lui-même, il illustre le rôle déterminant joué par les personnes sourdes dans cette histoire, trop souvent racontée à travers des figures entendantes.

Son départ pour les États-Unis explique par ailleurs une parenté qui surprend : la langue des signes américaine conserve aujourd’hui encore des traces de l’influence française.

William Stokoe représente enfin le tournant scientifique. Jusqu’aux années 1960, ces systèmes étaient largement considérés comme des mimes rudimentaires ou des codes gestuels.

Ses travaux ont démontré qu’ils possédaient une structure linguistique complète, avec des unités comparables aux phonèmes des langues orales. Cette démonstration a changé le regard académique et, progressivement, le statut légal de ces langues dans plusieurs pays.

Un point sombre mérite d’être rappelé pour conclure. Une conférence internationale tenue à Milan en 1880 a recommandé l’abandon des langues des signes au profit de méthodes exclusivement orales.

Cette décision a freiné leur enseignement officiel pendant près d’un siècle dans de nombreux pays, sans jamais parvenir à les faire disparaître.

Pourquoi les langues des signes ont-elles été interdites ?

Un événement précis cristallise cette histoire : le Congrès de Milan de 1880, réunion internationale d’éducateurs qui recommanda l’abandon des langues des signes au profit de méthodes exclusivement orales.

Cette décision s’imposa dans de nombreux pays et façonna l’enseignement pendant près d’un siècle.

Plusieurs motifs furent avancés à l’époque, et ils méritent d’être examinés.

Le premier relevait d’une conviction pédagogique. Les partisans de l’oralisme estimaient que parler constituait la seule voie d’intégration dans la société, et que recourir aux signes dispenserait les enfants d’apprendre la parole.

Le deuxième tenait à une hiérarchie supposée entre langues. Les signes étaient considérés comme un système primitif, inférieur à la parole articulée, inapte à exprimer l’abstraction. Cette croyance, démentie depuis par la linguistique, paraissait alors évidente.

Le troisième relevait d’un contexte idéologique plus large. La période valorisait l’uniformisation linguistique, et les langues régionales subissaient un traitement comparable dans plusieurs pays.

Un point mérite d’être souligné sur ce congrès. Les enseignants sourds en furent largement écartés, et ceux présents ne purent pas voter. La décision concernant leur langue fut prise sans eux.

Les conséquences furent lourdes et durables.

Les enseignants sourds perdirent leurs postes dans de nombreux établissements, ce qui rompit la transmission par des locuteurs natifs.

Les enfants furent punis lorsqu’ils signaient, parfois physiquement, ce qui a laissé des traces chez plusieurs générations.

Les résultats scolaires des élèves sourds se dégradèrent, l’enseignement se concentrant sur l’articulation au détriment des apprentissages.

Les langues des signes ne disparurent pourtant jamais. Elles continuèrent d’exister dans les cours de récréation, les dortoirs, les familles et les associations sourdes, transmises clandestinement entre élèves.

La réhabilitation vint progressivement à partir des années 1960 et 1970, portée par les travaux linguistiques démontrant leur statut de langues à part entière et par le militantisme des communautés sourdes elles-mêmes.

Plusieurs pays ont depuis reconnu officiellement ces langues, et certains ont présenté des excuses formelles pour cette période.

Conclusion : des langues nées, pas inventées

Personne n’a inventé la langue des signes, et cette réponse dit l’essentiel sur ce que sont réellement ces langues.

Elles sont apparues naturellement, partout où des personnes sourdes se sont trouvées réunies durablement, exactement comme les langues parlées ont émergé au sein des communautés humaines. Ces émergences se sont produites indépendamment les unes des autres, ce qui explique qu’il en existe aujourd’hui plus de 300 à travers le monde.

Deux éléments confirment leur statut de langues naturelles. Elles possèdent une grammaire propre, qui ne reproduit pas celle des langues orales environnantes. Et elles évoluent spontanément, avec des variantes régionales et des différences générationnelles qu’aucune langue construite ne présente.

La confusion sur l’origine vient de l’histoire de leur enseignement, qui est documentée et comporte des figures identifiables.

Charles-Michel de l’Épée n’a pas créé la langue des signes française : il a observé une langue existante au sein de la communauté sourde parisienne, puis a choisi de l’utiliser comme support pédagogique en fondant une école publique. Son apport réel tient à cette institutionnalisation, qui a permis à la langue de se transmettre bien au-delà des cercles familiaux.

Laurent Clerc rappelle par ailleurs le rôle déterminant joué par les personnes sourdes elles-mêmes, dans une histoire trop souvent racontée à travers des figures entendantes.

Retenez enfin la période la plus sombre. Le Congrès de Milan de 1880 recommanda l’abandon de ces langues au profit de méthodes orales, décision prise en écartant largement les enseignants sourds. Elle freina leur enseignement officiel pendant près d’un siècle.

Elles ne disparurent pourtant jamais, transmises clandestinement dans les cours de récréation, les dortoirs et les familles.

C’est peut-être le point le plus révélateur de toute cette histoire. Une langue que l’on interdit pendant cent ans et qui survit malgré tout n’est pas un code que l’on aurait pu inventer. C’est une langue vivante, portée par ceux qui en ont besoin pour exister.